Europan 15 sur le thème de La Ville Productive 2
Floirac

La Fin De La Ville Productive Autoritaire

C’était un jour d’été, ils avaient quitté soudainement leurs logements climatisés. Les turbines étaient à l’arrêt : plus de souffle, plus d’air. À l’horizon, le fleuve sortait progressivement de son lit.
Aucune information d’alerte — ils se retrouvaient livrés à eux-mêmes. Dans la précipitation, ils emportèrent ce qui plus tard allait devenir les fétiches d’une civilisation passée ; ils les conserveraient précieusement dans des boîtes étanches — trésors d’un mode de vie oublié.

Des groupes se formèrent. Ils savaient que dorénavant leur survie dépendait de ce qu’ils allaient pouvoir produire. Certains s’installèrent sur le toit du centre commercial, rassurés de vivre sur l’amoncellement de produits manufacturés que l’eau avait rendus, en à peine quelques années, hors d’usage. D’autres, plus téméraires, s’étaient attelés dès le début à construire des cabanes portées par de longs pilotis — tours de guet sur ce qui les traumatisait encore : la montée des eaux.

Tout devint plus lent, plus silencieux. Il ne s’agissait plus maintenant de courir après un tramway ou le temps qui passe. Ce qui fut un mode de survie devint un mode de vie.
Ils auraient pu partir, aller ailleurs, au cœur des terres. Mais c’était là qu’ils habitaient.

C’était eux les habitants de l’archipel.

It was a summer day, they had suddenly left their air-conditioned homes. The turbines were stopped: no more breath, no more air. On the horizon, the river gradually rose out of its bed.
No alert information — they found themselves on their own. In haste, they carried away what would later become the fetishes of a past civilization; they would treasure them in watertight boxes — treasures of a forgotten way of life.

Groups were formed. They knew that their survival now depended on what they could produce. Some settled on the roof of the shopping centre, reassured to live on the heap of manufactured goods that water had made unusable in just a few years. Others, more reckless, had from the beginning set out to build huts carried by long stilts—watchtowers—on what still traumatized them: the rising waters.

Everything became slower, quieter. It was no longer a question of running after a tramway or the passing of time. What was a way of survival became a way of life.
They could have left, gone elsewhere, to the heart of the land. But that’s where they lived.

They were the inhabitants of the archipelago.

Archipelago n’est pas une fiction.

« Pendant la première moitié du XXe siècle, les prescients — ces gens capables de lire l’avenir — étaient devenus si nombreux qu’ils avaient formé une guilde, avec des sièges à Los Angeles, New York, San Francisco et en Pennsylvanie. Ce groupe de prescients, qui se connaissaient tous, avait donné naissance à un grand nombre de magazines qui avaient été florissants pendant plusieurs décennies. Hardiment, franchement, les membres de la guilde des prescients avaient proclamé leur connaissance de l’avenir dans leurs écrits. Et pourtant, dans l’ensemble, la société ne leur avait prêté que peu d’attention. »
Projet Argyronète,
Nouvelles Tome 2, Philip K. Dick, Ed. Denoël, Paris, 1998, p.561.

Archipelago is not a fiction.

« During the first half of the 20th century, the prescients – those people who could read the future – had become so numerous that they had formed a guild, with headquarters in Los Angeles, New York, San Francisco and Pennsylvania. This group of presidents, who all knew each other, had given rise to a large number of magazines that had flourished for several decades. Hardly, frankly, the members of the Presidents’ Guild had proclaimed their knowledge of the future in their writings. Yet, on the whole, society had paid littleattention to them. »
Projet Argyronète, Nouvelles Tome 2,
Philip K. Dick, Ed. Denoël, Paris,1998, p.561.

Lebbeus Woods

Que se passe-t-il si sur ces terres de Floirac, nouvellement métropolisées, une montée soudaine des eaux de la Garonne se produit ?

« Parmi les causes qui dans l’histoire de l’humanité ont déjà fait disparaître tant de civilisations successives, il faudrait compter en première ligne la brutale violence avec laquelle la plupart des nations traitaient la terre nourricière. Ils abattaient les forêts, faisaient tarir les sources et déborder les fleuves, détérioraient les climats, entouraient les cités de zones marécageuses et pestilentielles ; puis, quand la nature, profanée par eux, leur était devenue hostile, ils la prenaient en haine, et, ne pouvant se retremper comme le sauvage dans la vie des forêts, ils se laissaient de plus en plus abrutir par le despotisme des prêtres et des rois. »

Du sentiment de la nature dans les sociétés modernes, Élisée Reclus, Ed. Bartillat, Paris, 2019, p.110. 

What happens if on these newly metropolitanized lands of Floirac, a sudden rise in the waters of the Garonne occurs?

« Among the causes that have already caused so many successive civilizations to disappear in human history is the brutal violence with which most nations treated Mother Earth. They felled forests, dried up springs and overflowed rivers, damaged climates, surrounded cities with marshy and pestilential areas; then, when nature, desecrated by them, had become hostile to them, they took it in hatred, and, unable to soak like the savage in the life of the forests, they let themselves be more and more bored by the despotism of priests and kings.»

Du sentiment de la nature dans les sociétés modernes, Élisée Reclus, Ed. Bartillat, Paris, 2019, p.110. 

Les habitants décident de rester. Comment habitent-ils l’archipel ainsi formé ?

« Pour l’activisme des marges urbaines, «  il n’est pas question d’occuper, mais d’être le territoire ».1 (…) C’est pourquoi seules les perspectives territoriales réellement alter-métropolitaines, voire ouvertement et politiquement post-urbaines ont une chance d’aboutir. L’initiative du réseau des Territorialistes, qui associe activistes, habitants, praticiens, étudiants et chercheurs dans une perspective de redistribution volontaire des tâches de réflexion et d’exécution, repose sur la nécessité vitale énoncée par Alberto Magnaghi dans le cadre d’une expérience toscane, de penser l’équilibre territorial entre milieux et formes de vie pour satisfaire simultanément les besoins primaires de chacun et le maintien de la diversité des ressources biologiques et sociales pour tous. En respectant les spécifiés paysagères et agricoles des lieux, en tenant compte des héritages patrimoniaux et culturels, il s’agit de « valoriser des formes conviviales d’habiter, de produire et d’autogéré le patrimoine-territoire. » 2.

1.Comité invisible, l’insurrection qui vient, p.97.
2. Alberto Magnaghi, La biorégion urbaine. Petit traité sur le territoire Bien commun, Les Lilas, Eterotopia France, 2014, p.105. »
Les métropoles barbares. Démondialiser la ville, désorganiser la terre. Guillaume Faburel, Ed. Le passager clandestin, Lyon, 2018. p.340.

The inhabitants decide to stay. How do they live in the archipelago thus formed?

« For urban margin activism, «it is not a question of occupying, but of being the territory».1 (…) This is why only truly alter-metropolitan, even openly and politically post-urban territorial perspectives have a chance to succeed. The initiative of the network of Territorialists, which brings together activists, inhabitants, practitioners, students and researchers with a view to the voluntary redistribution of tasks of reflection and execution, is based on the vital need, stated by Alberto Magnaghi in the context of a Tuscan experience, to think about the territorial balance between environments and forms of life in order to simultaneously satisfy the primary needs of each and the maintenance of the diversity of biological and social resources for all. By respecting the landscape and agricultural specifications of the sites, taking into account heritage and cultural heritages, it is a question of «enhancing user-friendly forms of living, producing and self-managing the heritage and territory.» 2.

1.Comité invisible, l’insurrection qui vient, p.97.
2. Alberto Magnaghi, La biorégion urbaine. Petit traité sur le territoire Bien commun, Les Lilas, Eterotopia France, 2014, p.105. »
Les métropoles barbares. Démondialiser la ville, désorganiser la terre. Guillaume Faburel, Ed. Le passager clandestin, Lyon, 2018. p.340.

ZAD Notre-Dame-des-Landes

Comment produisent-ils ?

« L’antiétatisme des courants autogestionnaires, leur pensée de l’immanence, de l’autonomie et l’auto-organisation exerçaient sur eux (les néolibéraux) un attrait indéniable. L’autogestion, en ce qu’elle était une tentative de rupture avec l’étatisme économique et un projet de dépassement à la fois du gouvernement managérial et de la pseudo-régulation par le marché, leur apparaissait comme un véritable défi. Tel était l’ennemi principal, sur le terrain théorique. De là pouvait venir le danger pour l’avenir, bien plus au fond que d’un keynésianisme moribond. 

La grande réaction qui s’est préparée dans les années 1970 ne fut pas tant conçue comme une alternative à l’État-providence que comme une alternative à la contestation de celui-ci. Ce fut une alternative à l’alternative. Sans doute, aurait-on là une bonne indication pour savoir d’où repartir aujourd’hui : contre le libéralisme autoritaire, rouvrir le chantier de l’autogestion. »

La société ingouvernable, Une généalogie du libéralisme autoritaire. Grégoire Chamayou, La fabrique éditions, Paris, 2018, p.266.

How do they produce?

« The anti-statism of the self-managing currents, their thinking of immanence, autonomy and self-organization exerted an undeniable attraction on them (the neoliberals). Self-management, in that it was an attempt to break with economic statism and a project to overcome both managerial government and pseudo-regulation by the market, seemed to them to be a real challenge. This was the main enemy, in the theoretical field. From there could come the danger for the future, much deeper than a moribund Keynesianism. 

The great reaction that was prepared in the 1970s was not so much conceived as an alternative to the welfare state as as an alternative to its challenge. It was an alternative to the alternative. This would undoubtedly be a good indication of where to start again today: against authoritarian liberalism, reopening the construction site of self-management. »

La société ingouvernable, Une généalogie du libéralisme autoritaire. Grégoire Chamayou, La fabrique éditions, Paris, 2018, p.266.

Quels habitats produisent-ils ?

« Architecture sauvage, architecture sans architecte, où les déchets de la société de consommation et les matériaux les plus rugueux, les moins bien équarris, ramassés ça et là dans les ravines et les chemins creux, se mêlent harmonieusement aux gadgets les plus élaborés de la technologie triomphante. C’est là le royaume de l’imagination et de la simplicité conjuguées. (…)
Ces maisons sont beaucoup plus le reflet d’un état d’âme que celui d’un état d’esprit. Autant que d’architecture sauvage, il s’agit d’architecture “spontanée”. De la même façon qu’au titre choisi on aurait pu substituer celui que suggérait Alain Resnais : “Maisons faites à la maison”, tant il est vrai que ces cabanes, dans leur naïveté et leur simplicité, sont des ouvrages infiniment appliqués.
Car ces poèmes en bois ne sont ni des anecdotes ni des avatars architecturaux.
Ils sont la vie retrouvée.
Et tout ceci n’est que le début d’une grande aventure à suivre. »

Gilles de Bure, Maisons de charpentiers amateurs américains. Vers une architecture sauvage ?, Art Boericke, Barry Shapiro, Ed. Chêne, Paris, 1975, p.3.

What habitats do they produce?

« Wild architecture, architecture without an architect, where the waste of the consumer society and the roughest, most unsquared materials, collected here and there in the ravines and hollow roads, blend harmoniously with the most elaborate gadgets of triumphant technology. This is the realm of combined imagination and simplicity. (…)
These houses are much more a reflection of a state of mind than a state of mind. As much as wild architecture, it is «spontaneous» architecture. In the same way as the title chosen could have been replaced by the one suggested by Alain Resnais: «Houses made at home», so true is it that these huts, in their naivety and simplicity, are infinitely applied works.
Because these wooden poems are neither anecdotes nor architectural avatars.
They are the new life.
And all this is only the beginning of a great adventure to follow. »

Gilles de Bure, Maisons de charpentiers amateurs américains. Vers une architecture sauvage ?, Art Boericke, Barry Shapiro, Ed. Chêne, Paris, 1975, p.3.